Vernon de Pierre Bonnard ( 1867-1947)
Le nabi très japonard

 

Pierre Bonnard est né à Fontenay-aux-Roses.en 1867. Son père, Eugène Bonnard, était d’origine dauphinoise, sa mère, Élisabeth Mertzdorff, alsacienne. D’aucuns expliquent par cette ascendance certains traits de caractère du peintre, goût de l’indépendance et abord réservé. Retenons surtout que c’est en Dauphiné, au Grand-Lemps, dans la propriété familiale du Clos où il passe chaque été ses vacances, que Bonnard découvre la nature et qu’il peindra ses premières œuvres vraiment accomplies.

Bonnard continue de célébrer la beauté sous toutes ses formes : fruits, fleurs, paysages ensoleillés ; ses toiles ne cessent de se peupler de jeunes femmes gracieuses et mélancoliques. Mais, peu à peu, les couleurs du rêve envahissent cet univers enchanté  il mènera de front études juridiques et études artistiques. À l’école des beaux-arts, il reste un an en compagnie de Xavier Roussel et d’Édouard Vuillard qui deviendra son meilleur ami.Son premier envoi au Salon des indépendants prouve qu’il a compris le message de Gauguin et que son admiration pour les estampes japonaises (ses amis l’avaient surnommé le « nabi japonard »)

Bonnard rapporte de ses promenades dans Paris une série de scènes de la vie quotidienne qui ont le charme d’instantanés photographiques : le dessin capte à merveille, dans une stylisation pleine de dynamisme, l’agitation de la rue et le détail révélateur qui nous renseigne sur la condition de chaque passant

il peut ainsi être considéré comme l’un des créateurs de l’affiche contemporaine (affiches de La Revue blanche, 1894, pour le Salon des cent, 1896). Il fait preuve d’une étonnante virtuosité de lithographe dès la série des Petites Scènes familières (1893) qui accompagnent les mélodies pour piano de son beau-frère Claude Terrasse : de son aveu, cette technique graphique lui permet de mesurer les ressources d’une harmonie chromatique austère. Il ne cesse, pendant toute cette période, de s’initier aux moyens d’expression plastique les plus divers : décoration sur bois, sur tissu, cartons de tapisserie, projets de vitraux ; il brosse, avec Sérusier, les décors de l’Ubu roi de Jarry.

C’est en 1947 que Bonnard s’éteint dans sa propriété du Cannet, laissant sur le chevalet une toile inachevée

 

 

 

 

Le décor de Vernon que Bonnard peignit dans sa propriété de Vernonnet proche de Giverny (heureux voisinage qui permet au peintre de faire de fréquentes visites à Monet), est très révélatrice à la fois des influences impressionnistes et de leur dépassement. Les trois personnages principaux apparaissent dans le champ visuel. Au centre Marthe, l'épouse du peintre offre un fruit telle une moderne Pomone. à ses côtés se tient une jeune fille tenant un panier se pose en figure archétype de l'abondance; Sur le côté à droite une fillette brandit une raquette, posture reprise d'un bas-relief du Louvre représentant un légionnaire romain face à un gaulois.

Le décor est largement ouvert sur le jardin embrasé, mais l’éclairage qui la baigne n’est pas moins intense ; une harmonie vibrante d’orangés et de jaunes  met en valeur  le mauve et le violet du tronc d'arbre teintes symbolistes  par excellence de la séparation et du deuil (Jean clair). L’œuvre est solidement architecturée par les verticales, les horizontales, les obliques qui dialoguent avec l’ellipse de la table ; ainsi les jeux de la lumière sur les objets peuvent-ils s’inscrire sans risque dans un canevas de rapports fermes et puissants qui maintiennent la rigueur de la composition. Finalement, toute l’originalité de l’attitude de Bonnard face à la nature se révèle dans ce double mouvement : il ouvre des yeux émerveillés aux spectacles que celle-ci lui offre, s’en imprègne, mais ne se laisse pas absorber par eux ; il chante la beauté du monde dans toute sa généreuse diversité, mais prend ses distances vis-à-vis du réel. La nature qu’il nous montre – et ceci se vérifiera de plus en plus au fur et à mesure que l’œuvre évoluera –, la nature dont il détaille la magnificence avec une sorte de joie panthéiste, est une nature recomposée, dominée, transfigurée, voire soumise aux purs caprices du plasticien. Rien de comparable, on le voit, avec la « fenêtre ouverte sur le monde » des impressionnistes. La différence d’attitude face à la réalité dicte une différence de méthode dans le travail : Bonnard ne peint pas sur le motif, il se promène, prend des notes, mais l’alchimie d’où sortira l’œuvre véritable a toujours lieu dans l’atelier.(Universalis)