Edouard Manet Le dandy de la peinture hors du temps

Édouard Manet
1832- 1883

Le dandy de la peinture hors du temps

 

En bref

Édouard Manet 1832- 1883
Le dandy de la peinture hors du temps>> (Huysmans) Manet est celui qui, pour la 1ère fois dans l'art occidental, au moins depuis la Renaissance, s'est permis d'utiliser et de faire jouer, en quelque sorte à l'intérieur même de ses tableaux, de ce qu'il représentait, les propriétés matérielles de l'espace sur lequel il peignait. Voir aussi la galerie de ses toiles

Avec Manet « Le génie espagnol se réfugie en France ».


En 1861 le Joueur de guitare espagnol de Manet est admis au salon et lui vaut la mention honorable. Manet n'a pas encore vu l'Espagne, mais ses tableaux sont déjà empreints de la saveur espagnole qui donnent à croire que <<le génie espagnol s'est réfugié en France>>. déclare Baudelaire dans un article sur les peintres et aquafortistes en 1862. Ses tableaux: "Victorine Meurend en costume d'espada"(1862), "Lola de Valence"(1863) , "le vieux musicien"(1862), la corrida , la mort du torero, confirment son goût prononcé pour l'Espagne.il a rencontré çà et là Vélasquez, et il n'a trouvé chez aucun maître une impression aussi directe de la nature, un langage plus libre d'artifices et de conventions. Il rêve de marcher sur la trace de ce maître, de conquérir le public. Il se rendra pour la première fois en Espagne en 1865." Voici le peintre des peintres " s'écrira -t-il en voyant la magnifique collection des Vélasquez au musée du Prado.
 Il y a de l'Espagne dans le génie de Manet. Comme on pense à Goya pour le " Balcon", Avec Olympia on pense à la "Maja nue. Et cependant, ce n'est qu'après le Salon de 1865; où paraît l'Olympia, que Manet fait son voyage en Espagne.Mais il n'avait pas eu besoin de voir de près les chefs-d'oeuvre espagnols pour manifester une affinité qui allait dans le courant de l'époque.

Manet Le héraut de la peinture claire et de la vie moderne face au bitume et aux grands sujets de l'Institut


Tout à coup Manet, en 1863, au Salon des refusés avec son Déjeuner sur l'herbe et en 1865 son Olympia, présenta des œuvres venant, par leur dissemblance d'avec les autres, causer une horreur générale. Le fond et la forme rompaient avec ce que l'on considérait comme les règles essentielles de l'art. On avait sous les yeux des nus pris directement dans la vie, qui donnaient les formes mêmes du modèle vivant, mais qui ainsi semblaient grossières et d'un affreux réalisme, en comparaison avec les formes du nu traditionnel, soi-disant idéalisé et épuré. L'ombre appelée à faire opposition perpétuelle à la lumière n'apparaissait plus. Manet peignait clair sur clair. Les parties que les autres eussent mises dans l'ombre étaient peintes par lui en tons moins vifs, mais toujours en valeur. Tout l'ensemble était coloré. Les différents plans se succédaient, en se profilant dans la lumière. Aussi ses œuvres faisaient-elles disparate, au milieu des autres, sombres et décolorées. Elles heurtaient la vision. Elles offusquaient les regards. Les couleurs claires juxtaposées, qui s'y voyaient, n'étaient tenues que pour du «bariolage», les tons vifs, mis côte à côte, faisaient l'effet de simples taches.
 Manet souleva une telle animadversion, les railleries, les insultes, les caricatures qu'il suscita furent telles, qu'il acquit bientôt une immense notoriété. Tous les yeux se fixèrent sur lui. Il fut considéré comme un barbare, son exemple fut déclaré pernicieux, il devint le porte-drapeau de la réaction contre l'académisme du salon , un insurgé, un corrupteur à exclure des Salons.


La fameuse affaire de l'Olympia


il est peu d’œuvres qui furent à ce point confrontés aux opinions ou aux conventions d’une époque, aux préjugés comme aux données les plus partagées de l’expérience. Manet avait déjà été confronté à ces critiques avec Le Déjeuner sur l’herbe (1863, musée d’Orsay, Paris): à des envois refusés en bloc par le jury (Salons de 1866 et de 1876); sur les tableaux critiqués et par la suite découpés en morceaux (Les Gitanos, Épisode d’un combat de taureaux); c’est-à-dire sur une masse de réactions qui, des plus hostiles aux plus favorables, n’a jamais pu véritablement fléchir une volonté artistique singulière «M. Manet a les qualités qu’il faut pour être refusé à l’unanimité par tous les jurys du monde; ses personnages se découpent à l’emporte-pièce, avec une crudité qu’aucun compromis n’adoucit. Il a toute l’âpreté de ces fruits verts qui ne doivent jamais mûrir.» Ce jugement, attribué par certains à Delacroix et publié dans la Gazette de France, le 21 juillet 1863, définit de façon durable une personnalité qui, après l’accueil flatteur fait au Guitarero (Salon de 1861, Metropolitan Muséum, New York), crée l’événement du Salon des Refusés.
 Manet, pourtant, ne cherchait pas le scandale ni même la parodie, mais bien plutôt, la sincérité, la naïveté de ses figures: «L’Olympia, quoi de plus naïf», aurait-il déclaré pour bien marquer le primat de la vue et de l’expérience sur l’imagination nécessaire à la peinture d’histoire. Au même titre que Le Fifre (musée d’Orsay, Paris) ou L’acteur tragique (National Gallery, Washington), Olympia possédait un degré d’existence et de réalité qui ne peut provenir que d’une relation étroite de l’individu avec son destin.
L'impudique innocence de cette fillette nue, le satanisme de la négresse et du chat noir soulèvent l'hilarité et l'indignation.

La réalisation du tableau


Olympia comme le déjeuner sur l'herbe lui fut inspiré en apercevant des femmes qui se baignaient alors qu'il se promenait à Gennevilliers en compagnie d'Antonin Proust; Manet dit à son ami, qui a rapporté ces propos: " il paraît qu'il faut que je fasse un nu. Eh bien, je vais leur en faire un... dans la transparence de l'atmosphère, avec des personnes comme celles que nous voyons là-bas. On va m'éreinter. On dira ce que l'on voudra...."
Après une légère esquisse d'Olympia couchée nue sur le lit , Manet exécute d'un coup chaque morceau. Contrairement à Renoir et Cézanne il ne travaille pas simultanément l'ensemble du tableau pour l'étoffer peu à peu et le parachever. Victorine Meurend son modèle précise qu'il raclait dix ou quinze fois un fragment qui ne lui plaisait pas; Il le repeignait sans se décourager jusqu"à ce qu'il fût enfin content. Malgré les nombreuses séances que lui coûtât Olympia Manet parvint à rendre ce qu'il voit comme il le veut. La matière est superbe; pure, dense, serrée, elle a la beauté d'un émail, la fraîcheur et l'éclat d'une rose qui vient de s'épanouir. Jamais on ne discerne d'hésitation. Il tire un parti beau et juste des ressources qu'offre la peinture à l'huile.
Le modèle d'Olympia
C'est dans la rue que Manet rencontra Victorine Meurend qui devait devenir le modèle d'Olympia, puis du déjeuner sur l'herbe, du Fifre et probablement de la Chanteuse des rues mangeant des cerises. Séduit par cette rousse aux yeux noirs, elle lui inspira quelques uns de ses chefs œuvre. Victorine devint peintre, elle-même; puis revint poser, en 1873, pour le Chemin de Fer. On sait qu'elle mourut misérablement à Montmartre où elle montrait un singe. Pour Manet, homme séduisant, Victorine fut un caprice.
Le chaton aux pieds d'Olympia

C'est Baudelaire qui encouragea Manet à placer un chat au pieds d'Olympia;Il venait d'écrire
un quatrain sur les chats :
...Ils prennent en songeant les nobles attitudes
des grands sphinx allongés au fonds des solitudes,
qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin..."
Manet déconcerté par le scandale que reçut Olympia au Salon chercha conseil et refuge auprès de Baudelaire, dans une lettre qu'il lui adresse à Bruxelles. L'autre fameux coupable, et coupable d'une égale immortalité, lui répond en termes magnifiques, le houspillant pour son désarroi et faisant appel à son juste orgueil:" Il faut donc que je vous parle encore de vous; Il faut que je m'applique à vous démontrer ce que vous valez. C'est vraiment bête, ce que vous exigez. On se moque de vous; Les plaisanteries vous agacent; On ne sait pas vous rendre justice, etc.....Avez-vous plus de génie que Chateaubriand et que Wagner? On s'est bien moqué d'eux cependant. Ils n'en sont pas morts."
après la mort de Manet ,Cette toile achetée grâce à une souscription organisée par Monet devait être offerte à l'État pour assurer à la France l'un de ses chefs-d'oeuvre de la peinture du temps. Lautrec envoya cent francs mais Zola refusa de cotiser. une condition expresse était exigée: que l'oeuvre entrât au Louvre. Les réticences des officiels, les lenteurs administratives et même l'opposition sournoise de plusieurs personnalités déterminèrent une véritable campagne de presse. C'est ainsi que Claude Monet décida d'écrire au Ministre des arts du gouvernement de Gambetta en s'exclamant :"Il n'y a pas de ménagements à avoir avec ces gens là, il y aura à dire sur ce beau tableau et sur la canaillerie et sur l'imbécillité des gens" .


 


 

 

Notes biographiques

1832.       Naissance  d'Édouard  Manet,  le  23  Janvier 5 rue des Petits Augustins) à Paris ; fils d'Auguste Manet, chef du personnel au Ministère de la Justice, et d'Eugénie Fournier, fille d'un agent diplomatique. 1838-1848.  Études dans une institution libre et au collège Rollin. 1848-1849.  Échec à l'École Navale. Manet s'embarque sur le bateau école Le Havre et Guadeloupe. Second échec au Borda. 1850-1856.  Atelier Couture et Académie Suisse. Voyages à travers les musées d'Europe. 1859. Après avoir étudié dans l’atelier de Thomas Couture (1850-1856), Manet (1832-1883), qui a l’habitude de faire des copies au Louvre, y rencontre Fantin-Latour (1857) puis Degas. Le Buveur d'Absinthe est refusé au Salon. 1863.  Le Déjeuner sur l'herbe au Salon des Refusés. Mariage avec Suzanne Leenhoff. 1865. Olympia au Salon. Voyage en Espagne où Manet rencontre Théodore Duret, 1867.  Exposition particulière de Manet en marge de l'Exposition Universelle. 1868. Rencontre de Berthe Morisot. 1870. Fantin-Latour  peint  l'Atelier  des  Batignolles. Manet s'engage avec Degas dans l'artillerie de la  Garde Nationale. 1871.Séjours à Bordeaux, à Arcachon, au Pouliguen, retour à Paris pendant la Commune. Durand-Ruel achète à Manet 22 tableaux pour 35.000 Frs. 1872.Voyage en Hollande.1874.Séjours à Argenteuil, près de Claude Monet, Voyage à Venise. 1880. Manet ressent les premières atteintes de l'ataxie dont il mourra. 1882.Il est décoré de la Légion d'honneur. 1883.Amputation du pied. Mort à Paris, le 30 Avril

Repères chronologiques

 1856lessalons1862peintureespagnole1867peintured'histoire

1874peinture Impressionniste peint avec Monet

Le déjeuner sur l'herbe


Les modèles de cette toile fameuse entre toutes sont Victorine Meurend, Eugène Manet et Ferdinand Leenhoff. Ils sont groupés selon une gravure de Marc Antoine Raimondi d'après le "Jugement de Pâris de Raphaël. Manet lui-même reconnaît s'être souvenu aussi du Concert champêtre de Giorgione. Mais le concert champêtre ne choque aucun visiteur des musées. Sans doute parce que là , les personnages qui, en pleine nature, tiennent compagnie a deux femmes nues, sont habillés en costume du temps de Giorgione, sinon en costume de théâtre, alors que les personnages du tableau de Manet sont habillés comme au temps des contemporains de Manet et, de ce fait, sont passibles d'un procès-verbal du garde champêtre. L'accusation d'indécence portée contre le Déjeuner sur l'herbe notamment par l'Empereur Napoléon III ne cesse de soulever des problèmes moraux d'un caractère vertigineusement absurde.

L'humour de Manet

La botte d'asperges

Manet fit pour Charles Éphrussi une nature morte représentant une botte d'asperges, dont il demandait huit cents francs.Il en reçut mille. Il envoya alors un petit tableau où il avait peint, avec humour et gaieté, une asperge, et il ajouta ce commentaire:"il en manquait une à votre botte." ( L'asperge est aujourd'hui au Louvre(Paris).

Le poteau indicateur

. Le journaliste Albert Wolff avait dit de Manet, en 1879, qu’il montrait le chemin de l’avenir, qu’il était le « poteau indicateur ».  Manet se moquait de cette idée un peu perfide en s’immobilisant, le bras tendu comme un cantonnier au bord d’une route, dès qu’il rencontrait le chroniqueur du Figaro sur le boulevard. s

Napoléon III

Antonin Proust raconte que Manet accompagna un jour le chasseur Pertuiset; Celui-ci voulait offrir à l'empereur une peau de lion qu'il avait abattu au cours d'un safari en Afrique.On les fit attendre trois heures.... et ils ne furent pas introduits."Ce n'est pas étonnant, disait Manet: une peau de lion§Ah!si cela avait été une peau de biche!"

 

Manet hors de son temps , l'un des précurseurs du XX e siècle


Manet contre l'Art de son temps, L'impressionnisme compris, a imposé ce grand style fait d'impulsion, d'intelligence et de réflexion qui par la puissance de la couleur, la richesse de la forme et la sûreté de la vision apparaît comme l'un des précurseurs du XX e siècle.
.<< Il a, parmi les impressionnistes, puissamment aidé au mouvement actuel, apportant au réalisme que Courbet implantait par le choix des sujets surtout, une révélation nouvelle, l'essai du plein air. Somme toute, Courbet se bornait à traiter avec des formules coutumières, agrémentées par l'abus du couteau à palette, des sujets moins conventionnels, moins approuvés et parfois même plus sots que ceux des autres, Manet bouleversait toutes les théories, tous les usages, poussait l'art moderne dans une voie neuve. >> (Huysmans) Manet est celui qui, pour la 1ère fois dans l'art occidental, au moins depuis la Renaissance, s'est permis d'utiliser et de faire jouer, en quelque sorte à l'intérieur même de ses tableaux, de ce qu'il représentait, les propriétés matérielles de l'espace sur lequel il peignait.
Depuis le XVème siècle, depuis le Quattrocento, c'était une tradition d'essayer de faire oublier, de masquer ou d'esquiver le fait que la peinture était déposée ou inscrite sur un certain fragment d'espace qui pouvait être un mur dans le cas de la fresque ou un panneau de bois ou encore une toile ou un morceau de papier.
C'est ainsi que la peinture a essayé de représenter les 3 dimensions alors qu'elle reposait sur un plan à 2 dimensions. C'est une peinture qui privilégiait les grandes lignes obliques et les spirales pour masquer et nier le fait que la peinture était pourtant inscrite à l'intérieur d'un carré ou d'un rectangle de lignes droites se coupant à angle droits. La peinture essayait de représenter un éclairage intérieur à la toile ou encore un éclairage extérieur, venant du fond ou de droite ou de gauche, de manière à nier ou à esquiver le fait que la peinture reposait sur une surface rectangulaire, éclairée réellement par le jour. Elle fixait aussi une place idéale pour regarder.
Manet réinvente, ou peut-être invente-t-il le tableau objet, comme matérialité, comme chose colorée que vient éclairer une lumière extérieure et devant lequel et autour duquel vient tourner le spectateur. Jean Cassou ,ancien conservateur du Musée National d'Art moderne, écrivit : " Il peignit toujours en se conformant à ses convictions; et , bien que Manet mourût en 1883, Olympia et ses autres oeuvres sont peut-être les premières dont on puisse justement dire qu'elles sont " hors du temps"

 

Manet vu par ses contemporains

CHARLES BAUDELAIRE, article sur les Peintres et Aquafortistes,  1862.« On verra au prochain Salon plusieurs tableaux de lui (Manet) empreints de la saveur espagnole la plus forte et qui donnent à croire que le génie espagnol s'est réfugié en France. M. Manet a un goût décidé pour la réalité, pour la réalité moderne, — ce qui est déjà un bon symptôme, — cette imagination vive et ample, sensible, audacieuse, sans laquelle, il faut bien le dire, toutes les meilleures facultés ne sont que des serviteurs sans maître, des agents sans gouvernement. »

ÉMILE ZOLA, article de l'Événement, 7 Mai 1866. « J'ai tâché de rendre à M. Manet la place qui lui appartient, une des premières. On rira peut-être du panégyriste, comme on a ri du peintre. Un jour, nous serons vengés tous les deux. Il y a une vérité éternelle qui me soutient en critique et c'est que les tempéraments seuls vivent et dominent les âges. Il est impossible, impossible, entendez-vous, que M. Manet n'ait pas un jour de triomphe et qu'il n'écrase p.as les médiocrités timides qui l'entourent. »

STÉPHANE MALLARMÉ, Médaillons et. portraits. «  ... Cet œil, Manet —  d'une  enfance  de  lignée  vieille citadine, neuf, sur un objet, les personnes posé, vierge et abstrait, gardait naguères l'immédiate fraîcheur de la rencontre, aux griffes d'un rire du regard, à narguer, dans la pose, ensuite, les fatigues de vingtième séance.  Samain — la pression sentie claire et prête énonçait dans quel mystère la limpidité de la vue y descendait, pour ordonner, vivace, lavé, profond, aigu ou hanté de certain noir, le chef-d'œuvre nouveau et français. »

 

Galerie de tableaux                                   

présentation des  4 principaux tableaux de Manet:le déjeuner sur l'herbe, l'Olympia, Nana, les folies bergères.Seront aussi exposés les tableaux de sa période dite "espagnole" et impressionniste.