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La
Consécration d'un Génie
Nous sommes en Juin 1903, à Vélizy; Des admirateurs du sculpteur se sont
réunis pour célébrer la promotion d'Auguste Rodin au rang de commandeur de
la légion d'honneur. Bourdelle continue de parler longtemps. Enfin, levant
son verre, II se lance, dans une émouvante péroraison : "Je bois à vous,
Rodin, père des passions et des larmes ; je bois à vous revenu vers nous
de l'enfer ! Je bois à vous, père des faunes! A vous père de L'age
d'airain haletant !... A vous, père du Hugo olympien ! A vous, père du
Balzac prodigieux! A vous père de cette exquise composition de la
cathédrale où les mains droites d'un homme et d'une femme se joignent pour
former un arc ogival ! Je bois a votre âme voyante, ]e bois a votre grand
génie ' ' ! » Bourdelle prend ensuite son violon et le peintre danois
Fritz Thaulow son violoncelle. Ils jouent un concerto de Bach. que de
chemins parcourus depuis ces débuts après la guerre de 1870 qui l'ont
conduit à cette renommée indiscutée.
L'AGE D'AIRAIN ou Les débuts de
la renommée
Rodin. se rend à Bruxelles pour travailler à la décoration de la Bourse.
En 1875 il peut enfin réaliser un rêve longuement caressé : connaître l'
Italie. Turin, Gênes, Pise, Venise, Florence, Rome» Naples lui révèlent
leurs trésors. Les œuvres de Donatello, et surtout celles de Michel-Ange,
produisent sur lui une profonde impression. Il visite ensuite les
cathédrales de France, visite qu'il renouvellera souvent au cours de sa
carrière. De retour à Paris, Rodin expose au Salon des beaux-arts sa
première grande oeuvre : la statue en plâtre d'un jeune homme,
représentant Age d'airain (ci-dessous). Sculptée grandeur nature, la
statue donne une telle impression de vie, qu'elle provoque un vif incident
: on accuse l'artiste d'avoir fait un moulage sur nature, ce qui est
strictement interdit par le règlement. On crie au scandale, les polémiques
se succèdent. Heureusement, un manifeste collectif, signé par des peintres
et des sculpteurs, vient au secours de l'artiste, pour témoigner de sa
bonne foi et de son génie. Une enquête est enfin ouverte et les
accusateurs de Rodin sont confondus. L'état, plus tard, réparera cette
offense en lui achetant un bronze, coulé diaprés la statue contestée, et
en lui accordant une médaille. Ce premier conflit que rencontre Rodin
provoque un grand retentissement en sa faveur. L'age d" airain, en
attirant l'attention du public sur ce sculpteur de 37 ans, inaugure le
vrai début de sa carrière, qui durera 40 ans (jusqu'à sa mort) avec à ces
côtés Rose Beuret. qui deviendra officiellement sa femme le 29 Janvier
1917.
Ce jour là, dans la salle de la Mairie de
Meudon, le Maire scindé de l'écharpe tricolore se tourne vers le sculpteur
âgé de 77 ans : - "Auguste Rodin voulez-vous prendre pour épouse Rose
Beuret ici présente"
- "oui! Je le veux"
Puis il se tourne vers Rose restée assise tant son état de santé est
faible - elle est âgée de 73 ans - :
- "Rose Beuret voulez-vous prendre pour époux Auguste Rodin ici présent"
- " Enfin oui" répond-elle d'une voix faible. Puis elle jette un regard
vers son mari avec un léger sourire de connivence aux lèvres. Auguste
Rodin la regarde avec tendresse et passe sa main rugueuse dans son épaisse
barbe.
- " Vous êtes unis par les liens du mariage".
Unis par les liens du mariage! Rose aura attendu 53 ans. Sa première
rencontre avec Auguste date de 1864. Elle avait 20 ans lui 24; Il sortait
du séminaire du Très Saint-Sacrement.
Deux ans plus tard naissait leur fils naturel Auguste Eugène Beuret.
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Des débuts difficiles : Vente de
bustes aux marchands à la sauvette
Oh! Elle se souvient; Les débuts furent
difficiles. Dès 1871, Ils furent séparés. Rodin avait quitté Paris pour
rejoindre à Bruxelles Carrier-Belleuse. Parmi d'autres sculpteurs il avait
participé aux travaux de décoration de la Bourse du Commerce. Elle l'avait
rejoint à la fin de la même année ; Auguste Rodin avait besoin d'elle; Il
venait de perdre sa mère et sa collaboration avec Carrier-Belleuse était
au plus mal. Il avait bien tenté de s'associer au Sculpteur belge Antoine
Joseph Van Rasbourgh mais leur collaboration échoua. Pour vivre, Auguste
Rodin se tourna vers la production de bustes qu'il vendait vingt ou trente
francs l'exemplaire aux petits marchands. c'était toujours le même modèle
de visage d'un buste à l'autre; Seules leur coiffure ou les fleurs et
parements qui ornaient les bustes changeaient. L'orpheline alsacienne est
un des modèles qui connut le plus de succès.
Installée à Bruxelles, Rose se retrouve de nouveau seule en 1875.
Auguste est partie en Italie; il a besoin d'étudier l'oeuvre de
Michel-Ange. Puis il fait sa grande tournée des cathédrales du centre de
la France.. Rodin est fasciné par l'architecture. Les cathédrales de
France vont l'attirer dès que les commandes officielles lui laissent des
temps de répit, et dès que la Porte de l'Enfer entre dans son œuvre pour
ne plus le lâcher. Sans trêve il sillonnera les routes de son pays, de la
Touraine à l'Aveyron, de la Bretagne à la Bourgogne. Les carnets se
couvriront de consoles, de pilastres, de moulures d'églises il rendra
hommage toute sa vie aux monuments les plus modestes de nos provinces. Un
crayon à la main et inlassablement, le sculpteur percera le mystère de
l'ombre et de la lumière sur la pierre et notera sans cesse les mots :
"noir", "blond", selon que la clarté pénètre plus ou moins le creux d'une
moulure. C'est toujours le sculpteur qui dessine en cherchant la bosse, la
saillie, le ressaut. Ayant du mal, contrairement à un Bourdelle, à faire
œuvre d'architecte, il voudra découvrir le secret des bâtisseurs anonymes
du Moyen Age et de la Renaissance. Rose décide alors de regagner Paris.
Un matin du printemps 1877, on lui remet une lettre d'Auguste; Il lui
confie son désarroi devant l'échec de son plâtre de l'Age d'airain: "Je
suis à bout, je suis fatigué, l'argent me manque, je dois chercher un
atelier". Il comptait sur l'acquisition par l'État de l'Age d'airain pour
se faire connaître comme statuaire. C'est seulement en 1880 que
l'acquisition de ce plâtre et la commande du bronze furent obtenues. ce
bronze se trouve, à présent, exposé au musée d'Orsay.
"La porte de l'enfer " le résumé
de leur vie entière
Rose est là auprès de lui lorsque cette même année 1880 L'état lui
commande la porte pour le futur musée des Arts Décoratifs. Dans la foulée
il obtient son premier atelier du dépôts des marbres au 182, rue de
l'Université qu'il gardera jusqu'à sa mort.
Cette porte qu'on nommera " la porte de l'Enfer" sera inspirée par la
Divine comédie de Dante. Elle accompagnera Rodin tout au long de son
existence. même si elle ne fut pas livrée. Elle sera le résumé de leur vie
entière. Rose se souvient de cette période de création intense liée à
cette porte. Que de dessins Auguste Rodin a du faire pour réaliser cette
oeuvre, dessins inspirés de Dante ou de Baudelaire revus par une
imagination puissante.. Il utilisait la mine de plomb, soulignée de plume
enrichie de lavis d'encre brune, parfois violette ponctuée de gouache. Il
ne dessinait pas comme un peintre; Lui recherchait plus l'espace ou le
volume. Il avait sa propre démarche; Il découpait un nombre infini de
dessins; Puis les collait sur une feuille pour les fixer sur un troisième
support. ces silhouettes composées d'une succession de couches de papiers
étaient placées sur la feuille pour être jetées dans l'espace. Rose a vécu
cette cuisine de l'artiste au quotidien. dont la technique ne sera
divulguée qu'en 1897 dans un album, confié à la maison Goupil et dont la
préface fut rédigée par Octave Mirbeau, un ami du Sculpteur.Auguste Rodin
avait modelé des corps par centaines pour les vantaux. Certains d'entre
eux reçurent le statut d'oeuvres indépendantes. Des fragments furent
exposés sous des titres divers ; Ainsi furent montrés : "le baiser"
"Ugolin" " le penseur" "la douleur" " je suis belle"...
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Le succès et la rançon de la
célébrité
Les commandes affluent de partout. La municipalité de Calais lui commande
un monument commémoratif à Eustache de Saint Pierre qui deviendra le
monument des Bourgeois de Calais; L'état commande " le baiser " en marbre
pour l'exposition universelle de 1889. Puis le monument dédié à Claude
Lorrain qui sera inauguré à Nancy en 1892. Pour le Panthéon, l'État passe
un ordre pour un monument dédié à Victor Hugo , alors que la Société des
Gens de lettres commande un monument à Balzac. Le succès est là! Il
s'accompagne d'une promotion à l'ordre d'officier de la légion d'honneur
puis de commandeur. La Belgique le fait Chevalier de l'Ordre de Léopold de
Belgique.
Rose accueille ce succès et ces titres honorifiques avec bonheur mais
aussi avec inquiétude. Auguste Rodin est fort courtisé. Elle doit faire
preuve d'une grande vigilance mais aussi de patience pour conserver son
illustre homme auprès d'elle. Il y a d'abord Camille Claudel , cette jeune
élève de 19 ans qui partage son atelier et participe activement à la
création du monument des Bourgeois de Calais. Rose a trouvé une lettre
manuscrite dont les termes ne font aucun doute sur les rapports
qu'entretiennent les deux amants « Ma très bonne à deux genoux devant ton
beau corps que j'étreins » Solide dans ses sentiments Rose verra cette
relation se détériorer au bout de 6 ans. Puis , il y a la Duchesse de
Choiseul avec laquelle Auguste Rodin rompt en 1912.
voir la biographie de Camille Claudel : La jeune
fille, le Mentor et l'Harpie Camille Claudel
Il s'est épris de Gwendoline Mary John, soeur du peintre Auguste John;
Elle lui sert de modèle pour la muse Whistler. Rose tient bon. Elle est
toujours présente dans la villa des Brillants qu'Auguste Rodin vient
d'acquérir à Meudon.
1914! La guerre éclate. Rodin fuit la guerre et part avec Rose en
Angleterre.Il tombe gravement malade.
De retour en France, Ils décident de se marier pour le meilleur et pour
le pire. Ce sera le pire; Le 14 février 1917 Rose Rodin s'éteint. Le 17
novembre de la même année ce sera au tour d'Auguste Rodin. Jusqu'au bout ,
ils seront restés unis; Enterré à côté de Rose. à Meudon leur tombe est
dominée par le Penseur.
Le penseur
de Rodin victime de son succès devient la proie des plus grands faussaire
«Tout
d’abord appelée le poète, la statue devait à l’origine faire partie d’une
commande du Musée des arts décoratifs de Paris pour une porte monumentale
inspirée de La Divine Comédie, de Dante. Elle devait représenter Dante,
devant les portes de l’Enfer, méditant sur son poème. L’homme sculpté
était nu car Rodin voulait que sa figure héroïque représente aussi bien la
réflexion que la poésie. Mais Le Penseur n’est pas devenu ce qu’il était
censé être dans la partie cenrale du linteau de la « la Porte de l’enfer »
au-dess d’une série de condamnés méditant sur leur sort Modelé autour de
1880-1882, l’oeuvre fut exposée pour la première fois, dans sa taille
originale, 71,5 cm, à Copenhague, en 1888, avant d’être agrandie en 1902.
Montrée au Salon de 1904, celle-ci provoqua l’amusement d’une partie du
public et suscita de vives réactions dans la presse.
Vingt tonnes de
contrefaçons
C’est alors que Gabriel
Mourey, directeur de la revue Les Arts de la vie, lança une souscription
pour couler la statue. Un bronze fut offert au peuple de Paris pour
effacer l’affront qu’avait constitué le refus du Balzac, autre sculpture
de Rodin, qui fit scandale en 1898. Et la version définitive, agrandie,
fut offerte à la Mairie de Paris pour être inaugurée au Panthéon, le 21
avril 1906, dans un climat de crise politique et sociale qui en fit un
symbole socialiste. Le Penseur trône aujourd’hui dans les jardins de
l’hôtel Biron, devenu le Musée Rodin depuis 1919. Un autre exemplaire fut
placé sur la tombe du sculpteur, à Meudon. »
Mais l’histoire ne
s’arrête pas là. La longue épopée du Penseur commence après la mort de
Rodin, en 1917.il a été victime de sa célébrité. Résumant tout le génie de
ce titan de la sculpture, cette statue va déchaîner les passions des
faussaires et, notamment, celle de Guy Hain, le fameux «Duc de Bourgogne
», surnommé ainsi à cause de t’enseigne de son ancien magasin au Louvre
des antiquaires, à Paris. ‘ procès retentissant en 1997 au tribu-nal de
grande instance de Lure mit au jour le plus gros trafic de faux bronzes
de la fin du siècle dernier. Rodin fut au centre de l’affaire avec des
centaines de Balzac, d’Éternels printemps, de Baisers et, bien évidement,
de Penseurs, retrouvés alignés dans toutes les tailles dans un entrepôt,
près de sa fonderie de Luxeuil les-Bains.
On retrouva un wagon de
tirages illicites: des pièces brutes de fonderie prêtes à être ciselées et
patinées, des plâtres originaux, des retirages de plâtres récents, des
résines ou encore de vulgaires sur-moulages. Vingt tonnes de contrefaçons
furent mises sous scellés après des mois de traque par le tenace
inspecteur au SRPJ de Dijon Denis Vincenot, connu pour avoir déjà
démantelé le trafic international des faux diego Giacometti. À l’issue du
jugement, le Musée Rodin avait obtenu de se voir livrer la plus grosse
partie des Rodin saisis ayant appartenu ou ayant été tirés -par Guy Hain
en tant qu’éditeur de la fonderie Rudier
Le marché de Rodin reste
un vrai casse-tête.Aujourd’hui, les faux se mélangent aux vrais. Seule la
provenance permet de tracer la filiation d’un Penseur. À cela s’ajoutent
les éditions de bronzes posthumes, mais conformes à la définition légale
d’oeuvres originales, depuis la loi de 1981 portant sur la limitation et
la numérotation des tirages à douze exemplaires. Ces éditions portant la
marque du fondeur et le numéro de 1/8 à8/8 et de 111V à IV/W pour celles
non susceptibles de commercialisation et destinées à des institutions ont
été une véritable rente pour le Musée Rodin. Ce dernier n’a-t-il pas
vendu, en plein boom du marché, une Porte de l’Enfer au Musée de Séoul,
qui devait ouvrir en 1997 grâce au financement de la Samsung « Foundation
for Culture » ; (par Béatrice de Rochebouêt (article paru dans le Figaro
du 9 aout 2010)
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