Henri de Toulouse un nabot devenu géant de la peinture expressionniste

Henri de Toulouse-Lautrec
1864-1901

un nabot devenu géant de la peinture expressionniste

 

 

 Au commencement était Toulouse-Lautrec..

 Si, en tant qu’artiste, il doit être considéré comme une des sources de ce qu’on appellera l’expressionnisme, c’est que son drame personnel a fait naître en lui un besoin d’expression d’une violence extrême. C’est cette violence d’expression qui constitue son art et son style..Deux accidents, à quelques mois de distance, en 1878, ont fait de lui un nabot. Des jambes  raccourcies, difformes, atrophiées. Une tête, là-dessus, démesurée. Tel était son portrait que Jules Renard   traçât de lui en y ajoutant  "Lautrec: un tout petit forgeron à binocles. Un petit sac à double compartiment où il met ses jambes. Des lèvres épaisses et des mains comme celles il dessine, avec des doigts écartés et osseux, des pouces en demi-cercles". Malgré cette infirmité Toulouse-Lautrec  se montrera d'une vitalité impétueuse, se déplaçant sans honte dans les endroits de la vie parisienne où il fut un témoin incomparable, celui du music-hall installé au pied de la butte Montmartre. Lautrec venait en voisin au cabaret "le Mirliton" dont le propriétaire Aristide Bruant le traitait en ami, lui réservant sa place.

Sa condition de noble occitan égaré

Henri de Toulouse Lautrec était né dans une vieille famille noble occitane, qui remontait  peut-être aux comtes de Toulouse, héros des guerres cathares. C'était  une  noblesse campagnarde, confinée dans sa province et dans des traditions chimériques. Sa mère, avait été  portée par une passion irréfléchie vers son cousin Alphonse de Toulouse-Lautrec; ce mariage consanguin  fut  en partie la fâcheuse raison de l'infirmité qui atteindra le petit Henri. Son père vivait avec la seigneuriale liberté de ses ancêtres, se souciant fort peu de l'opinion publique qu'il bravait avec indifférence: il se promenait à cheval sous les plus étranges déguisements - ou sans déguisement - chassait au faucon, se lavait les pieds dans les ruisseaux lorsqu'il était à Paris, et traversait les rivières à la nage, ayant horreur des ponts. Cet individu singulier laissera à son fils un héritage assez lourd; pour sa femme, il avait pris le parti de la voir deux fois par an.

Un ancêtre de l'expressionnisme

Abusivement rapproché des Impressionnistes et de Degas (à la génération de qui il n'appartient du reste pas) en raison de sa mort prématurée et de ses sujets « modernes », le peintre de la Goulue mériterait plutôt de l'être des Nabis, ses contemporains, qui partagent son indifférence pour le plein air, sa curiosité pour les éclairages artificiels, son amour du trait synthétique, définition et arabesque, de la teinte plate et de l'espace « à la japonaise », ses préoccupations décoratives, enfin. Mais un fait les éloigne d'eux : sa passion pour le caractère - d'un visage, d'un corps, d'un spectacle quelconque - et le traitement quasi-caricatural par lequel il l'exagère, ou mieux encore : l'exaspère, et l'exaspère par des ruptures. Par ce trait (qui ne laisse pas de l'apparenter à van Gogh), c'est en ancêtre de l'expressionnisme qu'il s'affirme, cet expressionnisme dont la première poussée dérive de lui plus que de quiconque, sinon pour l'attitude humaine fondamentale de ses champions, du moins pour certaines de leurs curiosités et certaines de leurs ressources.

Témoin de son temps

Nul n'a mené une vie moins recluse que Lautrec; peintre témoin de son temps, il a cherché l'actualité sur tous les terrains du Paris à la mode, toujours bien accueilli, parce que généreux et spirituel. Il se tournait en dérision avec un humour noir, parlant de son crochet à bottines pour désigner sa canne. S'il ne s'est pas mêlé des querelles des peintres, il a connu Émile Bernard, Van Gogh, auquel il conseilla d'aller en Provence, Degas, qui le félicita à une exposition d'un mot célèbre: «On voit, Lautrec, que vous faites partie du bâtiment. » - Bonnard qui l'emmena le premier chez le père Cotelle, l'imprimeur de lithographies, Vuillard, qui a fait de lui un portrait où pour une fois Lautrec est tolérable, parce que vu par un ami.

Ses relations dans le milieu littéraire

le peintre fréquentait les Natanson et les rédacteurs de la Revue blanche', il allait volontiers à Villeneuve-sur-Yonne chez eux et tenait brillamment sa place entre Mirbeau, Mallarmé et les Fasquelle. Il admirait Jules Renard et illustra ses Histoires naturelles. Curieux du monde des sports, il vit souvent Tristan Bernard, qui dirigea un moment le vélodrome Buffalo. Il sortit beaucoup avec Romain Coolus. Esprit distingué et d'une éducation parfaite, l'aristocrate qu'était Lautrec se trouvait aussi à son aise dans le salon le plus snob que dans le cabaret le plus populaire; il y rencontrait du reste en grande partie les mêmes personnages. Il est un domaine où l'artiste fut un témoin incomparable, celui du music-hall. Installé au pied de la butte Montmartre, au coin de la rue Tourlaque, puis impasse Frochot, Lautrec venait en voisin au cabaret le Mirliton.

Son entretien  avec le Roi de Serbie

On raconte la conversation  suivante qu'Henri de Toulouse Lautrec  eût avec le Roi de Serbie au cours d'une visite à laquelle il avait été conviée: " Le premier mot du peintre fut de demander au roi si ses ancêtres, comme les siens, avaient participé à la première croisade. Le roi répondit qu'ils avaient pris Jérusalem en l'an 1100 et Constantinople après... A quoi Lautrec repartit avec dédain ; « C'est possible, mais après tout vous n'êtes qu'un Obrénovitch... » Milan de Serbie, sans rancune, lui acheta tout de même un tableau

Traits d'esprit de Toulouse Lautrec

« Quoique difforme, raconte son camarade Gauzi, Lautrec avait le don d'attirer la sympathie. Jamais il n'avait un mot agressif pour personne et ne cherchait pas à faire de l'esprit sur le dos des autres... Il trouvait constamment des mots amusants, pittoresques, faisant image. » C'est à cette espèce qu'appartient ce trait, décoché à un ami de grande taille : « A Paris, plus on monte haut, moins les étages sont meublés. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes biographiques

1864 24 novembre naissance d'Heiri Toulouse-Lautrec à Albi; son père, le Comte Alphonse de Toulouse-Lautrec, était le chef d'une des plus vielles noblesses; sa mère, la Comtesse Adèle Tapié de Celeyran, était cousine du Comte.1878 subit 2 accidents aux jambes qui le laissent paralysé.1881-1884 Suit des études à Paris sous l'autorité de Princeteau, un peintre animalier sourd et muet; Puis s'inscrit à l'atelier de Bonnat et Cormon; il y rencontre Degas et Van Gogh.1885 suit l'atelier qui s'installe rue Tourlaque;Il y restera 13 ans à peindre et à dessiner la vie des  cabarets, des cirques, bistros et maisons closes à Montmartre. 1889-1892 participe au salon des indépendants; ses affiches sont exposées à la vue du public; réalise ses premières lithographies en couleur. 1893-1897 Ses premières expositions personnelles sont réalisées à Paris; il visite Bruxelles, Londres où il rencontre Oscar Wilde et Beardsley, la Hollande, l'Espagne et le Portugal.1899 Il tombe malade;  alcoolique il est envoyé en sanatorium près de Paris pour y être désintoxiqué;1901 Rechute; s'installe à Malrômé auprès de sa mère; il meurt le 9 septembre d'une crise cardiaque.

EXPRESSIONNISME

Au début du siècle, ce mot était employé pour qualifier indistinctement toute tendance d'avant-garde. Puis il acquit un sens général, désignant toute œuvre fondée sur une inspiration violente, spontanée, révoltée et passionnée, ces caractères étant typiques chez beaucoup d'artistes nordiques. Enfin, il concerne plus précisément un courant de l'art contemporain qui naquit à la fin du XIXe siècle d'abord avec Toulouse-Lautrec puis  avec Van Gogh, Ensor et Munch, expression de l'intériorité de la conscience, style véhément fondé sur des déformations volontaires de la nature, inquiétude et symbolisme.

L'expressionnisme allemand se développa à partir de 1905 avec le groupe Die Brücke, groupant principalement Heckel, Bleyl, Noide, Otto Müller, Kirchner et Schmidt-Rottluff qui utilisèrent les couleurs violentes et synthétisèrent es formes. En 1912, le Blaue Reiter de Kandinsky et Jawlensky apporta l'abstraction et un lyrisme moins intellectuel fondé sur la sensation. Ajoutons à ce panorama des isolés comme Kokoschka, Beckmann, Modersohn-Becker, le Suisse Hodier, etc.. puis le groupe de la Nouvelle Objectivité (Die Neue Sachlichkeit) dont Grosz fut le principal animateur.

 L'expressionnisme flamand a des accents souvent naïfs et poétiques; ses principaux membres furent Constant Permeke, Gustave de Smet, Frits van den Berghe et Jean Brusselmans.

 En France, l'expressionnisme ne fut jamais un mouvement cohérent mais seulement un état d'esprit commun à des peintres isolés : Rouault, Gruber, Gromaire, Goerg, Buffet, Picasso dans certaines de ses périodes, et surtout des Israélites comme Chagall, Pascinet,  Soutine, le plus violent de tous. L'expressionnisme, en tant qu'inspiration spontanée et véhémente, toucha le surréalisme à travers l'œuvre de Masson.

Peindre les créatures et les choses non pas telles qu'elles apparaissent, mais, d'une part, telles qu'on   les a senties, telles qu'elles ont retenti jusque dans notre moi le plus profond, et telles qu'elles sont, de l'autre, telles qu'elles sont dans leur nature véritable que nous ne pouvons pénétrer que par une participation à ce moi profond, justement, c'est dans cette double opération, contradictoire et solidaire, qu'est le fondement même de l'attitude expressionniste, dont les conséquences sont faciles à déceler. C'est, d'abord, l'indifférence, plus ou moins grande, du peintre à l'égard des problèmes plastiques que posent le renouvellement de l'art contemporain et l'élaboration d'une « peinture pure ». C'est, ensuite, la brutalité du parti avec lequel il interprète la nature, qui n'est pour lui qu'un tremplin et une occasion. C'est enfin la fixation quasi-exclusive de son intérêt sur certains motifs dans lesquels il se fond, s'anéantit, se réalise, au profit desquels il aliène presque sa personnalité pour la mieux retrouver en les trouvant aussi. Le tableau devient ainsi la caricature passionnée et dynamique d'une expérience humaine d'autant plus contraignante qu'elle est plus souvent douloureuse : dans l'art du peintre expressionniste règne une humanité, et une nature, - disons plus généralement un univers, - misérable, pitoyable, que, parfois, il juge et condamne, et avec lequel, d'autre fois, il ne fait qu'un. Mais toujours, ce qui s'y affirme, c'est le désir, - bien plus : le besoin, l'impérieuse nécessité intime, - d'égaler dans l'œuvre la violence de l'expérience humaine, au grossissement du caractère et de l'exagération de l'effet

Toulouse-Lautrec ou Le regard d'un touriste

L'attitude de Lautrec est celle d'un touriste: il regarde, il note, il revient pour préciser sa vision : avec persévérance, il occupa quarante fois le même fauteuil pour voir Marcelle Lender danser le  boléro,  et  la  dessiner comme  il  la voit,  c'est-à-dire  d'une manière assez différente de celle dont l'actrice se voyait elle-même. On a sur ce point des documents irréfutables: les photographies qui étaient vendues dans les théâtres et les officines spécialisées; souvent dédicacées par les artistes, elles offrent d'eux des images flatteuses, flatteuses du moins selon l'esthétique en vogue. Rien n'est plus révélateur de la personnalité de Lautrec que de comparer ces portraits officiels avec les images qu'il a tracées des mêmes modèles: ces femmes ravissantes et vulgaires sont devenues des harpies de rêve, des créatures d'une classe surprenante et d'une laideur terrifiante. On sait la réaction d'Yvette Guilbert, la « Sarah Bernhardt des fortifs », quand elle vit l'extraordinaire série des lithographies de Lautrec : « Petit monstre, mais vous avez fait une horreur! » Le peintre ne consulta pas tous ses modèles; dans beaucoup de cas, il ne leur a jamais parlé; élégante façon d'éviter les commentaires.

 

 Autres Traits d'esprit de Toulouse Lautrec

Zone de Texte: Oscar Wilde

 Deux femmes discutaient an Moulin-Rouge, à une table voisine de celle de Lautrec. L'une avait un chien, qu'elle prétendait de race, et l'autre répondait : « Un chien de race, ça ! Regardez son poil terne, ses pattes tordues, il fait pitié ! — Mais non, dit la première, tu n'y connais rien. Regarde sa gueule toute noire : avec de pareilles taches, il ne serait pas de race ? » et, prenant Lautrec à témoin, elle ajouta : « N'est-ce pas, monsieur, qu'il peut parfaitement être laid tout en étant de race pure ? » Alors Lautrec, se levant, fit le salut militaire et dit solennellement : « A qui le dites-vous, madame ! »

Galerie des croquis,affiches et tableaux de Toulouse-Lautrec

oeuvres réalisées au moulin rouge, aux ambassadeurs au cabaret mirliton de Bruant et dans la maison close rue du moulin