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L'influence de la gravure nippone dans la peinture contemporaine
 

L'influence des estampes de l'Ukiyo-é
.On ne saurait, en effet, exagérer l'importance dn rôle que jouèrent les estampes de l'Ukiyo-é dans le renouvellement de la peinture occidentale. A peu près inconnues de l'Europe avant l'ouverture, en 1854, du Japon, quand elles commencèrent à parvenir en France et que Baudelaire, Bracquemond, les Goncourt, puis Whistler, Fantin-Latour, Alfred Stevens, James Tissot les virent dans la boutique de la Porte Océane ouverte en 1860 rue de Rivoli par les époux Deloye, elles eurent sur la peinture française, mutatis mutandis, la même action déterminante que, les " antiques " exhumés du sol toscan ou romain sur celle de la Renaissance italienne.
 

les grands maîtres de l'estampe


Torii Kiyonaga (1752-1815)
Observateur fin et distingué kiyonaga s'est attaché à peindre les femmes à la mode, longues silhouettes nonchalantes et raffinées dans des tons pastels cernés par un large trait délié du dessin. Ses estampes ont la particularité d'être vues en panoramiques.Si la plupart de ses peintures et dessins ont trait au monde théâtral, sa célébrité tient surtout à sa conception de l’éternel féminin. Aussi loin du rêve éthéré de Harunobu (1725-1770) que de la sensualité d’Utamaro (1754-1806), et sans rapport avec les mœurs corrompues du temps, sa vision du monde s’inscrit entre l’idéalisme et le réalisme, dégageant une grandeur sereine, un équilibre parfait, bref un véritable classicisme.
pendant toute l’ère Temmei (1781-1788), Kiyonaga, au faîte de son talent, s’imposa irrésistiblement à ses contemporains. Il éclipsa, en effet, tous les dessinateurs d’estampes, tant confirmés que prometteurs : les maîtres chevronnés cherchèrent à leur talent d’autres emplois et les futurs chefs de file se mirent à son école. Si d’aucuns n’attribuent pas volontiers à Kiyonaga le mérite d’avoir porté l’estampe à son acmé, tous s’accordent à lui reconnaître un rôle capital dans l’histoire de l’Ukiyo-e : en huit ans, il sut fixer un nouvel idéal de beauté et composer un style qui devaient dominer la fin du XVIIIe siècle et marquer le XIXe siècle.


Kitagawa Outamaro ou Utamaro (1753-1806).
Le peintre est l'un des meilleurs artiste de la "période d'Edo". Au début, il est influencé par les compositions majestueuses et comme aériennes de son grand contemporain Kiyonaga, mais très vite son style s’affirme et révèle un génie bien différent. Il donne un poids, un volume plus réels aux corps féminins, il ne craint pas de représenter le nu, si rare dans la peinture japonaise, il confère une signification psychologique à l’expression des visages et aux gestes Il est Célèbre pour ses figurations de belles courtisanes, il réalise ses estampes polychromes à partir de plaques en bois tendre (merisier), à raison d'une par couleur. Il imprime ses oeuvres sur ces plaques en quelques dizaines d'exemplaires.
Outamaro est un peintre idéaliste de la femme. ses études se portent presque toujours sur la femme des "Maisons Vertes", c'est la courtisane qu'il idéalise, et dont, selon l'expression d'un Japonais, il fait une déesse. Il est parvenu à soustraire son talent des contraintes nippone qui condamne le peintre à reproduire les yeux par seulement deux fentes avec un petit point au milieu, le nez par un trait de calligraphie aquilin, la bouche par deux courbes , ressemblant à des pétales de fleurs. Kitagawa Outamaro parvient à exprimer une grâce mutine, un étonnement naïf à son modèle.
Vers la fin de sa vie, Utamaro eut à souffrir des rigueurs de la censure qui s’élevait contre les représentations de la vie de plaisirs. Sous cette contrainte, il s’efforça de varier ses thèmes, mais il ne retrouva plus la fraîcheur de son inspiration ni la fluidité de son trait. Ayant, de plus, encouru les foudres des autorités pour avoir, dans un triptyque, fait allusion au héros national du XVIe siècle, Hideyoshi, il fut en 1804 condamné à trois jours de prison et à cinquante jours de carcan. Il semble s’être mal remis de cette humiliation et mourut à Tokyo deux ans plus tard.
 

Katsushika Hokusai ou Okusaï (1760-1849)
Peintre et graveur sur bois, Katsushika Hokusai est considéré comme une des figures éminentes de l'Ukiyo-é ou" peinture du monde qui passe" Il tira son inspiration des traditions et des légendes nippones de la vie quotidienne. Ses principaux travaux de gravure sur bois , de peintures de paysages sur soie ont été faites entre 1830 et 1840. ses dernières oeuvres utilisent des couleurs qui procurent une atmosphère plus sombre. Les 36 images réalisées du mont Fuji sont célèbres comme le sont les 15 volumes de croquis "le hokusaï mangwa" commencé en 1814 qui dépeint dans un style pittoresque le peuple, la bourgeoisie élégante et la vie quotidienne agrémenté de fables et de légendes. Ses nombreux paysages dont la vague ci-dessous illustrée utilise sa technique en aplats colorés soulignés d'arabesques .
Peintre et dessinateur admirable, grand théoricien, mais très individualiste, perpétuel insatisfait et d’une curiosité toujours en éveil, il s’intéressa à tous les mouvements picturaux sans jamais s’attacher à aucun. Sa vie est une quête émouvante de la perfection ; il est le type même de l’artiste ne vivant que pour son art, et que nulle contingence ne saurait faire dévier du but qu’il poursuit. Il sut allier, dans un style très personnel, la technique Ukiyo-e à la grande tradition picturale chinoise et japonaise. Il renouvela le monde des formes et des couleurs et contribua grandement à rénover l’art de l’estampe en y introduisant le paysage comme genre indépendant. Ses audaces de composition eurent une influence considérable sur la peinture occidentale, notamment sur De Gas, Van Gogh, Toulouse- Lautrec et Matisse.


Ando Hiroshige (1797-1858)


Ando Hiroshige est un des artistes d'Ukiyo-E les plus célèbres. Il devait beaucoup à Hokusai par la hardiesse des compositions, la stylisation et les raccourcis, la transposition en termes purement japonais de principes de l’esthétique européenne. Mais L’art génial d' Hiroshige, fut de fare appel avant tout à la couleur pour rendre l’atmosphère d’un site et l’émotion ressentie. Au cours de sa vie il a plusieurs fois changé de nom; Son nom de naissance , Tokutaro, fut d'abord changé à l'age d'adulte en Juemon , puis à l'age de 50 ans en Tokubei . Hiroshige est son nom d'artiste . donné par son maître Toyohiro alors qu'il venait d'entrer dans son enseignement à l'age de 15 ans. Il s'est spécialisé dans les paysages, et en particulier ses ensembles de scènes relatives, " les fameux endroits d' Edo", sous le nom de Ichiyusai. Plus tard il prit le nom d'Ichiyusai and de Ryusai en plus de celui d'Hiroshige. ". Sa renommée s'est accrue lorsqu'il a peint, la série notable "des 53 étapes sur la route de Tokaido (Tokaido gojusan tsugi), imprimé et publié par l'éditeur Hoeideo. Ces scènes dépeignent 53 étapes vues le long de la vieille route impériale d'Edo (Tokyo) à Kyoto.Un peu plus tard il a produit la très belle suite des Huit Vues du lac Biwa (Omi hakkei, 1834), précédées et suivies de versions moins bonnes, ses Meisho (sites célèbres de Kyoto et surtout d’Edo), la série fameuse des Soixante-Neuf Étapes de la route de Kiso (Kisokaido rokujuku tsugi, 1839) en collaboration avec Eisen (1790-1848), et les très célèbres estampes des Poèmes japonais et chinois (Wakan Roei shu, vers 1840).
A la fin de sa vie il réalisa des images caractéristiques d'oiseaux et d'animaux (kacho): "canard et roseaux sauvages dans la neige", "un héron et un iris blanc", "un oiseau bleu long-coupé la queue sur une branche de floraison de prune".
En 1858, Hiroshige mourait du choléra. Ainsi s’éteignait l’une des plus grandes figures de l’école Ukiyo-e. Son œuvre, trop originale, força l’admiration de ses contemporains davantage qu’elle ne les séduisit. Cependant, la grande majorité des artistes de son temps subirent, consciemment ou non, son influence.


 La découverte de ces estampes par les peintres parisiens de la fin du second empire a libéré la peinture des contraintes emmagasinés depuis des siècles. jusque là Les artistes du monde ocidental donnaient dans leurs oeuvres une image du monde extérieur en s'acquittant à respecter les trois règles fondamentales inventées au cours des siècles depuis l'époque de la Renaissance:
 

La technique de l'Ukiyo-é et son histoire
Le Ukiyo-é désignait une peinture profane relatant la vie quotidienne nippone qui se déroulait vers le milieu du XVIIe siècle à Tokyo(Edo). L'estampe fut la technique choisie car elle permettait de réaliser de multiples tirages afin de satisfaire une demande croissante d'une clientèle de plus en plus étendue. Jusqu'en 1760 l'estampe était réalisée en noir ou coloriée à la main; le procédé mis au point par Harunobu (1725-1770) permit de réaliser une impression polychrome dont les plus grandes illustrations furent réalisées par les grands maîtres de l'estampe: Kiyonobu, Utamaro,Hokusaï,Hiroshigé. Kiyomine(1787-1869) est considéré comme le dernier tenant de la tradition. Mais si l’Ukiyo-e a assuré la renommée internationale de l’estampe japonaise, il a été fondamentalement une école de peinture. Tous ses maîtres firent d’ailleurs œuvre de peintre, et certains ne dessinèrent jamais d’estampes. En outre, selon une pratique courante aux XVIIe et XVIIIe siècles, la majorité des artistes ukiyo-e avaient une formation de base fort complète, acquise non seulement au sein du mouvement, mais aussi au contact des écoles classiques Tosa et Kano, et c’est de là qu’ils tiraient leur aptitude à moduler leur style en fonction du sujet traité.
D’autre part, lorsque l’Ukiyo-e prit ses caractères spécifiques, il opéra une sorte de répartition géographique de ses activités : tandis que la peinture prévalut à Kyoto et Osaka, où le public artistique était plus traditionnel, à Edo, ville encore neuve et centre attitré de l’école, on s’intéressa davantage à la xylographie. C’est donc tout naturellement à Edo que naquit l’estampe profane sur feuille séparée (ichimai-e), au milieu du XVIIe siècle.
 

Les peintres Impressionnistes les plus audacieux prennent modèles de l'art nippon
Degas, Toulouse-Lautrec,, Gauguin, van Gogh, Whistler, formèrent une nouvelle conception de l'espace, non plus milieu géométrique, mais milieu lumineux, traduisant par la couleur, qui ne dégrade plus comme dans l'expression traditionnelle de la perspective aérienne vise moins à traduire la profondeur que l'atmosphère qui l'emplit.


Edgar Degas


Parmi les premiers artisans de la vogue prodigieuse de l'estampe japonaise se trouve Edgar Degas - Manet avait fait figurer sur le mur du cabinet de travail d'Émile Zola une estampe japonaise dans son fameux portrait de l'écrivain - Le peintre des classes de danse, des champs de course et du café-concert exploite les procédés de l'estampe japonaise avec ceux de la photographie: les perspectives inattendues, les découpages des personnages irisés par le jeu imprévu des lumières et des tonalités lui ont été inspirés par les estampes d'Hiroshige. La chanteuse qui apparaît dans le tableau ci-dessous exposé est transfigurée par le contraste de l'éclairage placé derrière sa robe rouge. Cet éclairage est accentué par l'obscurité de la salle et par la présence de spectateurs aux silhouettes indistinctes.


Paul Gauguin


le libérateur de l’art moderne. avait pour maître secret Degas, dont il transposa deux danseuses sur un curieux coffre de bois sculpté, véritable coffre de matelot (1884), découvre les estampes japonaises et utilise l'aplat dans ses tableaux. « la ligne, c’est la couleur » dit-il après avoir vu les ukiyo-e, "parce que la valeur spirituelle de l’une renforce celle de l’autre. L’acte de créer réside dans l’alliance de la forme et de la couleur, en éloignant de la réalité. La ligne exprime la potentialité vitale de l’œuvre d’art". Les lignes droites, ces arbres minces et syncopés qui rythment les paysages de Gauguin, tendent vers l’infini.L’énigmatique buisson de feu au pied de l’arbre bleu outremer des Alyscamps ci-dessous exposé éclate comme ces éléments qui se trouvent dans les paysages colorés d'Hiroshige.

Vincent  Van Gogh


C'est à Anvers, sur les quais où les matelots les ramenaient d'Extrême-Orient, que Van Gogh découvrit les kakémonos et les makimonos japonais. Quand il arriva à Paris, le goût des" japonaiseries " y était de mode depuis une dizaine d'années déjà et Vincent fut heureux de découvrir chez Bing, un marchand d 'estampes de la rue de Provence, une réserve inépuisable de ces rouleaux peints parmi lesquels il eut tôt fait de déceler le meilleur : Hokusai, Outamaro, Hiroshige, Kesai Yeisen , Kiyonagan etc.
Van Gogh peignit plusieurs toiles d'après des estampes japonaises transposant à l'huile cet art délicat et il composa les fonds de plusieurs de ses portraits d'estampes ou de motifs japonais. Les critiques ont dit justement l'influence orientale sur la peinture de Van Gogh, sur sa couleur. et sa technique, notamment dans les dessins à la pointe de roseau.
Il écrivit à son frère Théo :« Et les paysages dans la neige avec les cimes blanches comme un ciel aussi lumineux que la neige étaient bien comme des paysages d’hiver qu’ont fait les Japonais. ... Le paysage me paraît aussi beau que le Japon pour la limpidité de l’atmosphère et les effets de couleur gaie. »
 

Henri de Toulouse-Lautrec


Toulouse-Lautrec Aussi grand admirateur d'Edgar Degas trouve ses modèles dans la Rue et les maisons de plaisir. Pour lui comme pour le graveur nippon, Utumaro La rue n’est pas une atmosphère, ni un site ou un décor, mais le lieu – pareil à certains autres spécifiquement établis et désignés – où des êtres humains se manifestent par leur geste, leur physionomie, leur habillement, et si vite que l’œil n’en retient que quelques traits, une silhouette, un signe graphique. sous l'influence de son maître De Gas il trouve un nouvel élan par la TEK-NiK - un de ses mots favoris- des maîtres japonais.
Ainsi la forme décorative du cirque Fernando et l'expression des personnages notamment du dompteur dont les traits du visage dérivent des personnages dessinés sur les estampes japonaises d'Utamaro. seule l'ombre portée du cheval apparaît sur la piste, allégeant ainsi le tableau.
Les femmes assises sur les sofas du salon de la rue des moulins ci-dessous illustré sont délicatement dessinées comme celles représentées dans une estampe D'Utomora ou de Kiyonaga. Cette maîtresse oeuvre est rééquilibrée par la diagonale de la jambe allongée d'une des prostituées.
 

James Abbott Mc Neill Whistler


Les années 1860 voient également Whistler devenir un des protagonistes majeurs du mouvement japoniste, cette orientation se marquant aussi bien dans le sujet de certains tableaux, où apparaissent des objets d’art extrême-oriental, paravents, porcelaines, comme dans son tableau "la chambre aux paons" ci-dessous exposé, que dans l’esthétique même des œuvres, avec l’utilisation du format vertical ou de cadrages inspirés des estampes japonaises

L'apport de l'ukiyo-é dans le renouvellement de la peinture occidentale
Ce n’est pas seulement le découpage arbitraire et les perspectives obliques et angulaires de cet art qui émerveilleront de façon décisive les impressionnistes, mais aussi la philosophie qui l’inspire et qui est une philosophie de la mutabilité des spectacles. De quoi conclure sans doute à la mutabilité des choses. <<S i l'on étudie l'art Japonais, écrit Van Gogh,on voit l'Homme sage, philosophe et intelligent qui passe son temps à quoi? Il étudie un seul brin d'herbe... Voyons n'est-ce-pas une vraie religion, ce que nous enseignent les Japonais qui vivent dans la nature comme si eux-mêmes étaient des fleurs?>>.
Cette découverte de l'art nippon devait faire vaciller sur ses bases ces principes fondamentaux de la peinture occidentale; Les peintres audacieux se libéraient des carcans et laissaient libre cours à leur talent. Que la profondeur puisse être exprimée par d'autres procédés que ceux de la perspective géométrique ou aérienne; que des effets heureux soient obtenus par des prises de vue inhabituelles en Occident ou des compositions systématiquement décentrées; que l'intensité de la couleur ne doive pas nécessairement décroître avec l'éloignement, ni être altérée par l'ombre; que la ligne, autant qu'une description, puisse être une suggestion et que le trait, par son épaisseur, sa minceur, ses élisions, ses courbes ou ses ruptures, puisse indiquer la matière et la forme; que ce ne soit pas un crime de lèse humanité que de représenter des personnages de dos,ou en ombres chinoises. Voila la voie que devait prendre les impressionnistes et leurs successeurs dont beaucoup d'inventions et non des moindres ne sont en fait que des emprunts à l'art de l'Empire du soleil Levant.