Diego Velasquez portaitiste donnant connotation psychologique a ses portraits

Diego Rodriguez de Silva y Vélasquez
1599-1660

 portraitiste  donnant  une connotation psychologique à ses portraits

En bref

Il  commença par peindre ce qu'on appelait des "bodegones",des natures mortes  composées de cruches, oignons, poissons. Puis il copia visages, costumes et dans la foulée exécuta des portraits du Roi Philippe IV et des princes. Merveilleux animalier il a laissé l'image des chiens favoris, des chevaux de Philippe IV. Chez lui le portrait devient un document psychologique; Il capte l'expression de la bonhomie du Roi , la tristesse du nain Sébastien de Morra.Il crée des harmonies colorées d'un  extrême raffinement. Il sait à merveille faire valoir les roses et les bleus par des noirs profonds ménagés par de subtils passages obtenus grâce à des gris chatoyants Le réalisme de Vélasquez existe,mais c'est le pragmatisme d'un peintre de génie qui sait transposer sujets, formes, couleurs, pour créer une vérité supérieure celle de l'art.

 Vélasquez « le grand d'Espagne de la peinture ».

 M. Paul de Saint-Victor a nommé quelque part Victor Hugo le grand d'Espagne de la poésie; Théophile Gauthier se permettra d'appeler Vélasquez « le grand d'Espagne de la peinture ». Nulle qualification ne saurait mieux lui convenir.
<<De tous les grands maîtres, don Diego Vélasquez de Silva est peut-être le moins réellement connu, quoique sa réputation soit universellement incontestée. L'Espagne jalouse a gardé l'œuvre presque tout entière de son peintre favori, et les autres musées n'en possèdent que des fragments d'une importance médiocre et souvent d'une authenticité douteuse. Vélasquez, pour ainsi dire ignoré de l'Europe, n'en voyait pas moins son nom cité à côté de Titien, de Véronèse, de Rubens, de Rembrandt et de tous les rois de la couleur. Il rayonnait tranquillement dans sa gloire lointaine, révéré sur parole comme ces monarques invisibles à leurs sujets et dont la majesté est faite de mystère.
Pourquoi ce manque de notoriété en dehors des frontières ibériques? Sa vie sans heurt et sans drame, sa jeunesse passée dans une bonne famille originaire du Portugal et fixée à Séville, un apprentissage chez un peintre cultivé, la protection du premier ministre, l'affectation du souverain, une existence de fonctionnaire royal interrompue par deux voyages en Italie, l'exécution de portraits et de commandes en sont sans doute la raison. Rien dans tout cela explique le génie de Vélasquez écrit Louis hautecoeur.

C'est à partir du retour de son premier voyage d'Italie, que Vélasquez a exécuté ses plus beaux ouvrages: d'abord, ses portraits de cour, si brillants, si vrais, si originaux, si espagnols; ensuite, ses tableaux de scènes intérieures du palais, comme ses Ménines, où les usages, les costumes et les personnages du temps sont rendus avec une perfection incroyable; ses compositions di mezzo carattere, comme son tableau de Las Manderas, délicieuse scène d'un naturel exquis, relevée par les plus charmants détails, et par une admirable disposition de la lumière; enfin, ses tableaux d'églises, ses paysages et ses Bodegones,
 

Vélasquez est un portraitiste


Vélasquez se place naturellement entre Titien et Van Dyck comme peintre de portraits. Sa couleur est d'une harmonie profonde et solide, d'une richesse sans faux luxe et qui n'a pas besoin d'éblouir. Sa magnificence est celle des vieilles fortunes héréditaires. Elle est tranquille, égale, intime. Point de grands tapages de rouges, de verts et de bleus, point de scintillement neuf, point de fanfreluches brillantes. Tout est rompu, amorti, mais d'un ton chaud comme de l'or ancien, ou d'un ton gris comme l'argent mat d'une vaisselle de famille. Les choses voyantes et criardes sont bonnes pour les parvenus, et don Diego Vélasquez de Silva est trop bon gentilhomme pour se faire remarquer de la sorte, et aussi, disons-le, trop excellent peintre.

 Le portrait devient  un document psychologique.

 Nous croyons connaître Philippe IV, indécis, faible, bonhomme ; le Comte Duc de Olivares autoritaire, astucieux, non dénué de suffisance ; le pape Innocent X dont soixante-quinze années n'ont pas affaibli l'énergie, du nain Sébastien de Morra, quelle foi obstinée dans ceux de la vénérable mère Jeronima de la Fuente ! Tous ses modèles, l'artiste en a perpétué la vie.

Les portraits des gens de la cour

Personne n'a su, comme Vélasquez, peindre le gentilhomme avec une familiarité superbe et, pour ainsi dire, d'égal à égal. Ce n'est point un pauvre artiste embarrassé qui ne voit ses modèles qu'au moment de la pose et n'a jamais vécu avec eux. Il les suit dans les intimités des appartements royaux, aux grandes chasses, aux cérémonies d'apparat. Il connaît leur port, leur geste, leur attitude, leur physionomie; lui-même est un des favoris du roi (privados del rey). Comme eux et même plus qu'eux, il a les grandes et les petites entrées. La noblesse d'Espagne, ayant Vélasquez pour portraitiste, ne pouvait pas dire comme le lion de la fable: « Ah ! si les lions savaient peindre! »
 
 Chacun de ces portraits est ainsi devenu un tableau. De même, chacun des tableaux de Vélasquez est fait d'une réunion de portraits, non pas assemblés au hasard et avec des modèles de rencontre, mais avec les types les plus caractéristiques, les mieux choisis pour mettre en pleine lumière les épisodes qu'il s'est proposé de retracer et pour leur donner toute leur signification. De ces portraits en action il a composé ses œuvres les plus expressives, usant avec une mesure parfaite de ce procédé de la répétition qui, bien compris et discrètement pratiqué, mérite de tenir une si grande place dans la littérature et dans tous les arts.

Les portraits des gens des quartiers perdus

L'Espagne, malgré son amour du faste, son étiquette et son orgueil, n'a jamais eu le mépris du haillon; Vélasquez, bien qu'il eût son atelier au palais, parcourait les quartiers perdus, et, s'il trouvait un gredin farouchement déguenillé, un mendiant superbement crasseux, à souquenille effilochée, à barbe inculte, il le peignait avec le même amour, la même maestria que s'il eût eu pour modèle un roi ou un infant. Murillo lui-même le suave, le vaporeux, l'angélique, ne dédaigne pas les loques du petit pouilleux; et de cet enfant cherchant sa vermine au soleil, il a fait un chef-d'œuvre !

El Nino de Villecas est un de ces tours de force auxquels se plaisait Vélasquez. C'était un enfant prodige, d'une grandeur étonnante pour son âge et né avec toutes ses dents; aussi Vélasquez l'a-t-il représenté la bouche ouverte pour laisser voir cette denture prématurée, objet de la curiosité publique. Eh bien! ce phénomène est une merveille de vie, de couleur et de relief; ces bizarreries plaisaient aux peintres naturalistes: Ribera ne fit-il pas le portrait d'une femme à barbe.

Les portraits de Vélasquez par rapport à ceux de Titien, Rubens, Van Dyck

Titien, Rubens et Van Dyck avaient introduit dans leurs portraits, des fonds de paysage, mais avec un parti pris évident de tonalités foncées et de colorations arbitraires, repoussoirs commodes destinés à faire valoir les figures et à leur laisser toute leur importance. C'était là une convention à laquelle, avec sa sincérité entière, Vélasquez ne pouvait se prêter. Ses fonds sont vrais; les valeurs comme les nuances y sont exactement reproduites, et non seulement ils ne nuisent pas, mais ils servent à ses portraits en leur donnant quelque chose à la fois de plus franc et de plus délicat dans la tonalité des carnations, dans les contrastes qu'elles offrent avec les gris bleuâtres et les verts légers sur lesquels elles se détachent. La silhouette de ces portraits est ainsi plus arrêtée et plus pittoresque, leur dessin plus animé, moins rigide, moins strictement suivi, et cependant plus exact, « ondoyant et divers » comme la nature elle-même, qui ne se présente jamais à nous limitée et enfermée dans des contours abstraits, mais enveloppée par l'air qui circule librement autour des objets. En buste, en pied ou à cheval, dans leurs costumes d'apparat ou leurs vêtements familiers, souverains et princes du sang, généraux et hommes d'État, ecclésiastiques, lettrés, gens du peuple ou bohèmes, tous les clients du peintre nous apparaissent ainsi dans le décor même où ils se meuvent, au milieu de leurs occupations ou de leurs divertissements, à la cour, à l'atelier, dans la campagne.

 

Notes biographiques
 

1599, 6 .juin.  Naissance de Diego Rodriguez de Silva y Vélasquez qui est baptisé à l'église San Pedro de Séville 1610,   Contrat d'apprentissage avec Francesco Pacheco 1617, 14 mars.  Admission de Vélasquez dans la corporation sévillane de Saint Luc 1618, 18 mai.  Mariage de Vélasquez et de Juana, fille de Pacheco 1619.  Vélasquez achève  sa première peinture  datée, l'Adoration des Mages. du Prado.1622, avril.  Premier voyage à Madrid où il peint le portrait de Gongora 1623  (printemps).  Deuxième voyage à Madrid. 30 août.  Philippe IV pose pour la première fois devant Vélasquez. 6 octobre.  Vélasquez est nommé peintre du Roi. 1627.  Vélasquez huissier de la Chambre. 1628, sept.-1629, mai.  Voyage  à  Madrid  de  Rubens que fréquente Vélasquez 1629, 10 août début 1631.  Premier  voyage  en  Italie (Gênes,  Milan,  Venise,  Ferrare,  Bologne, Rome, Naples). 1633, 3 octobre.  Vélasquez est chargé d'expertiser des tableaux pour le Roi. 1634.  Vélasquez officier de la garde-robe. 1634, janvier.  Sa fille Francesca épouse J. B, Martine de Mazo, son élève. 1643.  Vélasquez valet de chambre du Roi. 1647.  Vélasquez inspecteur des bâtiments royaux. 2 janvier 1649-juin 1651.  Second  voyage  en  Italie. Achat d'œuvres pour le Roi. Portrait d'Innocent X. 1652.  Vélasquez " aposentedor » (maréchal du Palais). 1659.  Vélasquez chevalier de Sanüago. 1660.  Vélasquez organise les cérémonies du mariage de Marie-Thérèse et de Louis XIV à l'île des Faisans ; il meurt au retour du voyage, le6 août

 Sa façon de peindre


 Quant à sa façon de peindre, c'est l'artiste lui-même qui nous a renseignés à ce sujet, en se montrant à nous avec sa palette et ses pinceaux dans le tableau des Ménines. Cette palette est petite, ovale, peu chargée de couleurs en petit nombre, huit ou neuf au plus: un blanc, un ocre jaune, deux rouges, l'un de ton moyen, l'autre plus brillant, plus subtil que le vermillon, — un certain rouge de Séville, qu'on prépare très bien en Espagne, — puis une série de couleurs sombres, peu distinctes, probablement une laque, un noir, de l'indigo et un ou deux bruns. Avec ces couleurs modestes et d'éclat plus que médiocre, Vélasquez compose des harmonies fortes ou délicates, austères ou joyeuses, infiniment variées. Jamais de recettes ni de formules : il sait tirer parti de tout, marier tous les tons, se contenter au besoin de noir et de blanc, avec un peu de brun et de vermillon, pour obtenir les modulations les plus exquises.

Il ne se sert point de brosses; du moins, ce sont des pinceaux qu'il tient à la main dans ce même tableau des Ménines, ce qui semble un peu étrange, étant donnés ces grands espaces qu'on y remarque, — comme le plancher, les parois, le plafond et la toile appuyée contre le chevalet, — dans lesquels la teinte est unie, promenée à plat, sans trace de reprise. Mais peut-être n'avait-il pas besoin de brosses pour la tâche qu'il se proposait ce jour-là. En tout cas, les pinceaux qu'il a en main sont semblables à ceux des aquarellistes, montés sur les longs manches, qu'il employait de préférence et dont usaient aussi, du reste, bien d'autres vaillants opérateurs, Rubens notamment. La touche est ainsi, quand il le faut, plus nette, plus précise et plus souple; la longueur des hampes permettant d'ailleurs de donner de plus loin cette touche et de mieux apprécier, par conséquent, l'effet qu'elle produira à la distance voulue. Pour la matière colorante, elle n'est ni trop délayée, ni trop épaisse; assez consistante pour pouvoir être maniée légèrement sans couler, ni poisser, dans tous les sens. Posée franchement par grands tons locaux de valeur moyenne, le peintre la modifie à peu de frais, à l'aide de quelques accents, plus vigoureux et transparents dans les ombres, plus clairs et empâtés dans les lumières. De même, c'est en frôlant qu'il indique les reflets et par des rehauts qu'il accroche les luisants, avec une précision singulière, toujours au bon endroit. Presque tous ses tons sont rabattus de blanc, et c'est le blanc qui, en servant le plus souvent de base à ses mélanges, lui donne ces gris fins, argentés, si nuancés, si savoureux. Il conserve, au contraire, à ses noirs toute leur plénitude, sans jamais les rendre lourds ni opaques.

Son Style opposé à celui des baroques italiens

Quelle opposition entre ses œuvres et celles des grands baroques italiens de son temps ! On comprend les critiques adressées par le florentin Vincenzo Carducci, dit Carducho, peintre officiel, à cet artiste dépourvu d'imagination, qui prenait des  modèles parmi des gens de rien ou « ne savait exécuter que des portraits ».

Velazquez est, si l'on veut, un réaliste, mais il faut s'entendre sur ce mot, car le réalisme de Vélasquez n'est pas celui de nombreux contemporains et il a varié au cours de son existence. La péninsule conservait une tradition réaliste implantée par les artistes flamands et une autre indigène. Les Espagnols aimaient la représentation vivante, même brutale des personnages, fussent-ce les saints ou le Christ. Ils promenaient dans les processions des statues  « de  vestir »,  mannequins  habillés  dont les têtes  et les  mains  étaient exécutées  par de grands artistes comme Montanès, l'ami de Vélasquez, comme Cano, son condisciple, des « pasos », statues polychromes où le sang paraît couler sur les chairs meurtries.  Ces Espagnols  ne méprisaient point les scènes populaires,  composaient,  tels  Aleman,  Espinel  ou Cervantès, romans et nouvelles où s'agitait tout un monde picaresque. Ne constate-t-on pas, en ce début du XVIIe siècle, une réaction contre l'idéalisme de la Renaissance, contre les mythologies décoratives, des tendances dont Caravage longtemps fut réputé l'initiateur du baroque, l'éponyme, mais qui en fait se développent alors dans toute l'Europe, dans les Flandres, en France, en Espagne ?

 

La collection au musée real


L'étude du grand don Diego Vélasquez de Silva au Museo real, où se trouvent réunies ses œuvres les plus célèbres: les Menines, les Forges de Vulcain, la Reddition de Bréda, ou tableau des lances, les Fileuses, les Buveurs, les portraits équestres de Philippe III, de Philippe IV, de dona Isabelle de Bourbon, de Marguerite d'Autriche, de l'infant d'Espagne, du comte duc d'Olivares et autres toiles de la plus riche couleur et du caractère le plus original. raconte mieux que tous les chroniqueurs les Mémoires, les secrets de la cour d'Espagne. Qu'il les représente en habit de gala, chevauchant des genets, en costume de chasse, une arquebuse à la main, un lévrier aux pieds, on reconnaît dans ces figures blafardes de rois, de reines et d'infants à la face pâle, à la lèvre rouge, au menton massif, la dégénérescence de Charles-Quint et l'abâtardissement des dynasties épuisées. Quoique peintre de cour, il ne les a pas flattés, ses royaux modèles !

 << Voici le peintre des peintres >>

s'écriera Édouard Manet en voyant la magnifique collection des Vélasquez au musée du Prado.
Avant tout, Vélasquez est un portraitiste; c'est dans sa façon de comprendre et d'interpréter la nature humaine que s'accuse le mieux son originalité. Certes bien d'autres avant lui ont excellé dans le portrait, et il y aurait pour la critique autant d'injustice que d'ingratitude à ne pas reconnaître et goûter tant de chefs-d'œuvre que ses prédécesseurs nous ont légués en ce genre.
Sa justesse de coup d'œil était telle, qu'en prétendant ne faire que copier, il amenait l'âme à la peau et peignait en même temps l'homme intérieur et l'homme extérieur.

L'enterrement d'un grand d'Espagne de la Peinture


 A Madrid, il tomba malade de fatigue et mourut le 7 août 1660. Sa veuve dona Juana Pacheco ne lui survécut que de sept jours et fut enterrée près de lui, dans la paroisse de Saint-Jean. Les funérailles de Vélasquez avaient été splendides; de grands personnages, les chevaliers des ordres militaires, la maison du roi, les artistes y assistaient tristes et soucieux, comme s'ils sentaient qu'avec Vélasquez ils enterraient l'art espagnol.>> (Théophile Gauthier)